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La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni
chez une contrée voisine de l'Angleterre où les conditions atmosphériques sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la
grande question des races, à des influences physiques inobservées ? Les savants rechercheront peut-être un jour la cause de
cette singularité qui cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu'à la solution, ce fait bizarre sous nos yeux : les
blondes sont assez rares parmi les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des méridionaux ; mais, au lieu d'offrir la
taille élevée et les lignes serpentines de l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées, bien prises,
fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se croise par ses alliances aristocratiques. Mademoiselle des Touches,
en vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire ; elle n'a pas cinq pieds, mais on les lui donne. Cette erreur provient
du caractère de sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles
Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli, il y brille ; une émotion
violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt. Cette
particularité prête à son visage une impassibilité de sauvage. Ce visage, plus rond qu'ovale, ressemble à celui de quelque
belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées
par la flamme du soleil égyptien. Ainsi, la couleur du teint est en harmonie avec la correction de cette tête. Les cheveux
noirs et abondants descendent en nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis, et
continuent admirablement la sévérité générale de la forme. [...] Cette figure, plus mélancolique, plus sérieuse que gracieuse, est
frappée par la tristesse d'une méditation constante. Aussi mademoiselle des Touches écoute-t-elle plus qu'elle ne parle.
Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits,
n'a pu la voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit changer la face du monde ; mais chez
Camille, l'animal est si complet, si bien ramassé, d'une nature si léonine, qu'un homme quelque peu Turc regrette
l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et le voudrait tout femme. Chacun tremble de rencontrer les
corruptions étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif de l'idée n'éclairent-ils pas les
passions chez elle ? Cette fille ne juge-t-elle pas au lieu de sentir ? ou, phénomène encore plus terrible, ne sent-elle
pas et ne juge-t-elle pas à la fois ? pouvant tout par son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrêtent les autres femmes ?
Cette force intellectuelle laisse-t-elle le coeur faible ? A-t-elle de la grâce ? Descend-elle aux riens touchants par
lesquels les femmes occupent, amusent, intéressent un homme aimé ? Ne brise-t-elle pas un sentiment quand il ne répond pas
à l'infini qu'elle embrasse et contemple ? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux ? On a peur de trouver en elle
je ne sais quoi de vierge, d'indompté. La femme forte ne doit être qu'un symbole, elle effraie à voir en réalité. Camille
Maupin est un peu, mais vivante, cette Isis de Schiller, cachée au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres
trouvaient expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consultée. Les aventures tenues pour vraies par le monde et que
Camille ne désavoue point, confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être aime-t-elle cette calomnie ?
La nature de sa beauté n'a pas été sans influence sur sa renommée : elle l'a servie, de même que sa fortune et sa
position l'ont maintenue au milieu du monde. Quand un statuaire voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il
peut copier mademoiselle des Touches. Ce tempérament sanguin, bilieux, est le seul qui puisse repousser l'action du temps.
La pulpe incessamment nourrie de cette peau comme vernissée est la seule arme que la nature ait donnée aux femmes pour
résister aux rides, prévenues d'ailleurs chez Camille par l'impassibilité de la figure.
. Balzac, Scène de la vie privée, Béatrix, 1838-1844 |
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