Je descends pour assister à l'arrivée des fidèles du Finistère et du Morbihan, les rues de la vieille ville et le pont débordent; [...]- Ils apportent au moins un peu de couleur locale dans le monotone assemblage des gris et des noirs des autres provinces. Les hommes ont gardé le chapeau à ruban de velours, la veste et le gilet, bleu de roi ou violet d'évêque, passementés de broderies jaune serin et tiquetés de boutons à grelots de cuivre; mais le buste seul a conservé la nuance et la forme du terroir; le bas est quelconque, d'une laideur malpropre qui tranche avec la partie quasi fraîche du haut. Une ceinture de zouave, d'un azur à laver le linge, limite les deux zones de la veste amusante et de l'ennuyeuse culotte, achetée dans les laissés-pour-compte des regrattiers d'un port. Quelquesunes sont à ponts, mais elles sont, comme les plus modernes, tissées avec des laines de teinte purée de pois ou ardoise; d'aucunes même, lissées et salies par l'usage, ont pris ce ton d'un brun gras qu'ont les olives noires; un seul homme, dans tout le pèlerinage, arbore le costume complet avec les grègues et les jambières, couleur de cannelle, un vieux, grand et très droit, aux longs cheveux blancs, à la face rose, aux yeux secs et crus, en retrait dans un teint cuit.
Et presque tous ces marins ont des traits rigides, des épidermes d'anciens buis, des prunelles claires, de ce bleu froid qu'ont, dans le Finistère, les moutons noirs.
Les femmes grasses ou osseuses, avec des peaux de pelure d'oignons, salées par les embruns, des yeux lapis ou vert de mer, les jeunes filles aux têtes d'oiseaux et aux crânes durs, sont empaquetées dans des cloches superposées de jupes où se perçoivent des lisérés, colorés avec le rose aigre et le violet criard de l'aniline. Elles aussi sont de n'importe quelle région à partir de la ceinture et redeviennent, de la taille à la nuque, Bretonnes; quelques-unes s'accoutrent de collerettes godronnées, tuyautées de petits plis comme du temps de Louis XIII et de corsages soutachés de croissants ou de pinces de crabes, en velours; une ou deux, issues du fond du Finistère, ressemblent à des Hollandaises avec leurs robes frangées d'orange et les broderies en paillons de leur coiffe; toutes se reconnaissent, dans la foule, à leurs bonnets cocasses et variés; ils affectent, en effet, les plus étranges formes, depuis le pot de fleur posé à la renverse, sur le chignon, le casque amidonné et la courte mitre, jusqu'aux élytres du papillon et au sabot du cypripedium, de l'orchidée ouverte en videpoche et munie d'ailes. Les foules de Lourdes, J.K.Huysmans, vers 1890.
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