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Tant que dura le jour, ils dirent des folies et chantèrent des chansons. La nuit venant, ils se turent, cheminant silencieux à côté de leurs bêtes. Mais vous savez qu’il n’est pire ivresse que celle qui couve en dedans. Comme nos gens traversaient le bourg de Pommerit, passé la onzième heure, mon cousin Louis s’écria :
- Damné serais-je ! Les filles de Pommerit avaient jadis la réputation d’être de fines danseuses de nuit. Est-ce qu’elles se coucheraient maintenant avec les poules ?
- Gars, tu en as menti, repartit le fils aîné du Guern, car en voici une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, qui dansent, ma foi, fort gentiment au clair de lune !
Il montrait du doigt, dans l’enclos du cimetière qui surplombait la route, des formes noires qui semblaient, en effet, onduler doucement comme des Bretonnes en danse.
- Hé ! lui dit un de ses frères, ce que tu prends pour les danseuses, ce sont les croix des tombes. Tu ne les vois bouger que parce que tu titubes.
- A moins que ce ne soient des touffes de cyprès qui se balancent sur des sépultures de nobles, dit un autre.
- C’est ce que nous allons savoir ! hurla le fils aîné du Guern, en se précipitant sur les marches de l’échalier qu’il enjamba d’un bond.
Quand il reparut, un instant après, il froissait une coiffe blanche dans la main.
- Qui est-ce qui avait raison, clama-t-il... seulement, voilà : l’occasion est perdue ; les jolies oiseaux de nuit se sont envolés.
Ce disant, il fourrait la coiffe dans sa poche.
Tout le long de la route, ensuite, on l’entendit qui se répétait à lui même :
- Petite coiffe de toile fine, qu’il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!... La jolie fille, en vérité!.. Je ne souhaite qu’une chose : c’est qu’elle vienne te réclamer au Guern.
Quand les bêtes furent dételées et les charrettes calées dans la cour du manoir, le premier soin de chacun fut de s’en aller coucher. On était abruti de boisson et harassé de fatigue. Le fils aîné lui-même dormait debout,. Cependant il ne gagna son lit qu'après avoir religieusement plié la coiffe dans un coin de son armoire.
Au réveil, ce fut encore à elle qu'il pensa tout d'abord.
En faisant tourner la clef dans l'armoire, il disait, reprenant son refrain de la veille :
- Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!...
Mais le battant ne fut pas plus tôt ouvert, qu'il poussa un cri... un cri de stupeur, d'angoisse, d'épouvante, à vous faire dresser les cheveux sur la tête!
Tout ceux qui étaient dans le logis accoururent.
A la place de la blanche coiffe en toile fine, il y avait une tête de mort.
Et sur la tête, il restait des cheveux, de longs et souples cheveux, qui prouvaient que c'était la tête d'une fille.[...] Anatole LE BRAZ |